Karim a posé une cuisine sur mesure en avril. 6 200 € de matériaux plus 40 heures de pose. Acompte de 30 % encaissé à la commande. Le solde de 4 340 € était dû à la réception des travaux. Deux mois plus tard, le client répond encore à ses messages mais ne paie pas. "Dans quelques jours". Puis plus rien.
Ce scénario est banal en menuiserie. La faible barrière à la contestation ("la porte accroche un peu", "la finition n'est pas parfaite") donne aux mauvais payeurs une excuse facile. Voici la procédure exacte, dans l'ordre, pour récupérer ce qui vous est dû sans gaspiller des mois à tergiverser.
Avant tout : vérifier la solidité de votre dossier
Un impayé qui se règle rapidement est souvent un impayé où l'artisan avait un dossier irréprochable. Un dossier fragile encourage le client à contester, même de mauvaise foi.
Le devis signé
Votre devis signé par le client est votre première pièce maîtresse. Il prouve l'accord sur les travaux, les matériaux, les délais et le prix. Un devis non signé ou signé sans date précise fragilise votre position. Pour comprendre la valeur juridique exacte d'un devis signé, l'article sur la valeur juridique d'un devis signé artisan détaille ce que ce document prouve et ce qu'il ne prouve pas.
Le bon de réception ou procès-verbal de réception
En menuiserie, la réception des travaux est le moment où vous remettez les clés (ou la cuisine fonctionnelle). Ce moment doit être documenté. Idéalement : un procès-verbal de réception signé par le client, avec ou sans réserves. À défaut : un email du client confirmant que les travaux sont terminés, une photo datée des travaux livrés, ou tout document prouvant que vous avez bien livré ce qui était prévu.
Si le client fait des réserves à la réception (points à corriger), celles-ci doivent être levées avant que le solde soit exigible. Si les réserves sont disproportionnées ou inventées après coup, c'est une contestation de mauvaise foi que vous pouvez combattre avec des photos avant/après et des témoignages.
La facture émise
Votre facture doit être émise dès la réception des travaux, ou selon l'échéancier prévu dans le devis. Elle doit mentionner toutes les mentions légales obligatoires : numéro SIRET, numéro de facture, date d'échéance, taux de TVA applicable, pénalités de retard. Une facture sans date d'échéance rend l'exigibilité plus difficile à prouver. Pour une facture en béton, le guide sur comment faire une facture menuisier donne les mentions obligatoires et les erreurs à éviter.
Étape 1 : la relance amiable (J+1 à J+30 après l'échéance)
Ne pas sauter cette étape. Une relance amiable bien faite règle 60 % des impayés sans aller plus loin. Et si vous devez aller devant le juge, elle prouve que vous avez tenté un règlement à l'amiable avant d'enclencher la procédure.
La relance par email ou SMS (J+1 à J+7)
Ton neutre, factuel, bref. Rappel du montant, de la date d'échéance, du numéro de facture. Pas de reproche, pas d'émotion. Exemple :
"Bonjour [Prénom], je vous contacte au sujet de la facture n° [XXX] de [montant] € TTC, échue le [date]. Pouvez-vous me confirmer la date de paiement ? Cordialement."
Conservez l'accusé de lecture si possible. Si le client lit et ne répond pas, c'est une preuve que la relance a bien été reçue.
La relance par courrier RAR (J+8 à J+21)
Si le premier contact est ignoré, envoyez une lettre recommandée avec accusé de réception. Plus formelle que l'email, elle fixe une date limite de paiement (8 à 15 jours) et mentionne que vous pourrez engager une procédure de recouvrement en cas de non-réponse.
Conservez le récépissé d'envoi ET l'accusé de réception signé par le client. Ces deux documents sont indispensables pour la suite de la procédure. Pour des modèles concrets, l'article sur les modèles d'email de relance facture impayée donne 4 versions adaptables selon le niveau de tension.
L'appel téléphonique direct
Un appel calme, factuel, sans accusation. L'objectif est de comprendre pourquoi il ne paie pas. Client en difficulté financière temporaire : proposez un échéancier par écrit. Client mécontent d'une prestation : demandez les réserves par écrit pour les traiter formellement. Client qui dit "ça va venir" depuis 3 semaines : passez à l'étape suivante sans tarder.
Étape 2 : la mise en demeure (J+30 à J+60)
La mise en demeure est le document juridique qui déclenche officiellement le compte à rebours. Elle transforme votre impayé en litige formel et active les pénalités de retard. Ce n'est pas une déclaration de guerre. C'est le signal que vous ne lâcherez pas.
Ce que doit contenir une mise en demeure efficace
- Objet explicite : "Mise en demeure de payer"
- Références du contrat : numéro de devis, date, nature des travaux
- Références de la facture : numéro, date d'émission, date d'échéance
- Montant exact dû en principal
- Pénalités de retard calculées (taux légal ou contractuel, nombre de jours)
- Délai pour payer (8 à 15 jours)
- Mention que faute de paiement, vous saisirez la juridiction compétente
- Date et signature
Envoyez toujours par LRAR (lettre recommandée avec accusé de réception) ET par email pour doubler la preuve de réception. Pour un modèle complet, l'article sur la mise en demeure pour facture impayée donne la lettre type prête à personnaliser.
Pénalités de retard : ce que vous pouvez facturer
En B2B (si votre client est un professionnel), les pénalités de retard sont dues de plein droit dès le lendemain de la date d'échéance, sans mise en demeure préalable. Taux minimal légal en 2026 : 3 fois le taux d'intérêt légal (soit environ 9 à 12 % selon le semestre). Plus une indemnité forfaitaire de 40 € par facture impayée.
En B2C (si votre client est un particulier), les pénalités ne courent qu'à partir de la mise en demeure. Taux légal en vigueur (fixé semestriellement par le ministère des finances).
Étape 3 : l'injonction de payer (J+60 à J+90)
Si la mise en demeure est ignorée ou si le client continue à promettre sans payer, l'injonction de payer est votre meilleure option pour les créances inférieures à 10 000 €. C'est la procédure la plus rapide, la moins coûteuse et la plus adaptée aux artisans.
Comment fonctionne l'injonction de payer
Vous déposez une requête au tribunal judiciaire (ou de proximité pour les petits montants) sans avocat obligatoire. Vous joignez les pièces justificatives : devis signé, facture, preuves de livraison, LRAR de mise en demeure. Le juge examine le dossier sans audiences contradictoires. S'il est convaincu, il rend une ordonnance d'injonction de payer.
Cette ordonnance est signifiée au débiteur par huissier. Si le client ne conteste pas dans les 30 jours, l'ordonnance est exécutoire : vous pouvez faire saisir ses comptes bancaires ou ses biens. Pour tout le détail de la procédure, l'article sur l'injonction de payer artisan : comment faire explique chaque étape avec les délais et les formulaires.
Coût et délai
- Frais de greffe : 33,47 € en 2026 (montant fixé par décret)
- Frais d'huissier pour signification : 60 à 120 € selon la localisation
- Délai moyen : 2 à 4 mois entre la requête et l'ordonnance exécutoire
- Avocat : non obligatoire pour l'injonction de payer, contrairement à l'assignation en référé
Pour les créances importantes (> 10 000 €)
L'injonction de payer fonctionne quel que soit le montant, mais pour les créances élevées (au-delà de 10 000 €), l'assignation en référé (procédure d'urgence devant le tribunal) peut être plus rapide si vous pouvez démontrer que la créance est manifestement fondée. Le référé nécessite un avocat mais permet une décision en quelques semaines.
Cas particulier : le client conteste la qualité des travaux
La contestation de la qualité est l'argument le plus souvent utilisé par les mauvais payeurs en menuiserie. "La porte accroche." "Le joint de la douche n'est pas propre." "La teinte ne correspond pas au bon de commande." Ces arguments peuvent être réels ou fabriqués de toutes pièces.
Distinguer réserves légitimes et contestation dilatoire
Une réserve légitime est proportionnée au montant contesté. Si un joint mal appliqué sur une douche coûte 80 € à refaire, le client ne peut pas retenir 4 000 € de solde. La jurisprudence est claire sur ce point : le client peut retenir le coût de la reprise, pas l'intégralité du solde.
Demandez toujours les réserves par écrit. Un client de mauvaise foi qui énumère 15 points de désordre invente souvent au fil du temps. Un premier email avec 2 réserves, puis une lettre RAR avec 8 réserves différentes, c'est un signe. Documentez chaque échange.
L'expertise amiable
Si la contestation est sérieuse et le montant élevé, proposez une expertise amiable : un expert indépendant (expert bâtiment, expert judiciaire agréé) visite le chantier et rend un rapport. Son coût (400 à 800 €) est partagé entre les deux parties ou mis à la charge de la partie qui a tort. Ce rapport est souvent suffisant pour dénouer un litige sans aller devant le tribunal.
La garantie décennale et la garantie de parfait achèvement
La garantie de parfait achèvement dure 1 an après la réception des travaux. Elle couvre les désordres signalés à la réception ou dans l'année qui suit. Si un défaut relevé par le client entre dans ce cadre, vous avez l'obligation légale de le reprendre. Refuser de reprendre un défaut relevant de la garantie de parfait achèvement fragilise votre position dans toute procédure ultérieure.
La garantie décennale couvre les désordres qui compromettent la solidité de l'ouvrage ou le rendent impropre à sa destination. En menuiserie, cela concerne surtout les fenêtres (étanchéité à l'eau et à l'air), les escaliers (stabilité) et les portes extérieures (résistance à l'effraction et aux intempéries). Pour comprendre comment mentionner votre assurance sur vos factures, l'article sur les mentions obligatoires décennale sur les factures artisan détaille les règles.
Acompte et protection contre les impayés : ce qu'il fallait faire avant
La meilleure protection contre les impayés est structurelle. Si vous gérez l'impayé après coup, vous avez déjà perdu du temps.
L'acompte : outil de sécurité, pas de trésorerie
Un acompte de 30 à 50 % sur une commande de menuiserie sur mesure (cuisine, dressing, escalier, porte d'entrée sur mesure) est non seulement standard mais indispensable. Il couvre vos achats de matériaux et engage psychologiquement le client. Un client qui a payé 2 500 € d'acompte ne disparaît pas aussi facilement qu'un client qui n'a rien versé. Pour les règles légales sur les acomptes, l'article sur l'acompte sur devis artisan détaille les montants et la protection légale.
Le procès-verbal de réception signé
Systématisez la signature d'un bon de réception des travaux le jour de la livraison. Ce document date précisément la réception, liste les éventuelles réserves et marque le début des garanties légales. Un client qui signe "travaux reçus conformes" ne peut pas invoquer 3 mois plus tard que les travaux ne correspondent pas au devis.
La facture bien rédigée avec échéance explicite
Mentionnez toujours une date d'échéance précise ("paiement sous 30 jours à compter de la réception des travaux" ou "paiement au comptant à la réception"). Sans date d'échéance, la créance est considérée exigible "sur demande" et les pénalités de retard ne courent qu'à partir de la mise en demeure. L'article sur les recours artisan face à une facture impayée donne le cadre légal complet.
Erreurs à ne pas commettre face à un impayé menuiserie
Attendre trop longtemps
La prescription en B2C est de 2 ans pour les créances d'artisan (article L218-2 du Code de la consommation). Au-delà, votre créance est prescrite et irrecevable devant le tribunal. Engagez la procédure dans les 6 à 12 mois maximum. Plus vous attendez, plus les preuves s'estompent, moins le client prend vos relances au sérieux.
Accepter un accord verbal sur un échéancier
"Je te paie 1 000 € la semaine prochaine, puis 500 € par mois." Oral, non signé. La semaine prochaine, il disparaît. Si vous acceptez un échelonnement, faites-le signer par le client, avec les dates et les montants de chaque versement. Une reconnaissance de dette écrite vaut titre pour une injonction de payer. Une promesse orale ne vaut rien devant un juge.
Reprendre les travaux ou les matériaux
Si vous avez posé une cuisine sur mesure et que le client ne paie pas, vous ne pouvez pas déposer la cuisine pour "reprendre" vos matériaux. Les éléments posés font partie du bâtiment dès leur incorporation. Tenter de récupérer les matériaux sans accord juridique vous expose à une plainte pour violation de domicile ou destruction de bien. La voie judiciaire reste la seule légale.
Régler le litige sur les réseaux sociaux
Exposer publiquement votre client (Facebook, Google avis) pour un litige en cours vous expose à une action en diffamation. Si la créance est contestée, toute déclaration publique sur l'identité du client et le montant du litige peut être retournée contre vous. Restez dans le cadre des procédures légales.
Ce que ça change selon le statut du client
Client particulier (B2C)
Délai de prescription 2 ans. Pénalités de retard à partir de la mise en demeure. Pas d'indemnité forfaitaire de 40 €. Le tribunal judiciaire est compétent. Procédure d'injonction de payer accessible sans avocat. Pour les montants inférieurs à 5 000 €, vous pouvez saisir le juge de proximité.
Client professionnel (B2B)
Délai de prescription 5 ans. Pénalités de retard automatiques dès le lendemain de l'échéance (sans mise en demeure préalable). Indemnité forfaitaire de 40 € par facture impayée de plein droit. Le tribunal de commerce est compétent pour les litiges entre professionnels. L'injonction de payer reste applicable.
Menuisier auto-entrepreneur : spécificités
En auto-entrepreneur, la gestion des impayés est identique sur le plan juridique. La différence est pratique : en tant qu'artisan seul, un impayé de 4 000 à 8 000 € peut sérieusement déstabiliser la trésorerie. L'article sur le menuisier auto-entrepreneur et sa facturation donne les outils pour structurer sa facturation et limiter l'exposition aux impayés.
Questions fréquentes
Le client dit que la menuiserie est défectueuse pour ne pas payer : que faire ?
Demandez les griefs par écrit (email ou courrier RAR). Proposez de vous rendre sur place pour constater les désordres. Documentez votre intervention (photos, rapport écrit). Si les défauts sont réels, faites-les reprendre rapidement et demandez un bon de réception de la reprise. Si les défauts sont exagérés ou inventés, proposez une expertise amiable contradictoire. La contestation ne permet pas au client de retenir l'intégralité du solde : il ne peut retenir que la valeur de la reprise estimée.
Peut-on engager une procédure d'injonction de payer soi-même ?
Oui. La requête en injonction de payer est accessible sans avocat pour les particuliers et les professionnels. Vous téléchargez le formulaire Cerfa 12948 sur service-public.fr, vous le complétez avec les références de la créance, vous joignez les pièces (devis signé, facture, LRAR) et vous le déposez au greffe du tribunal judiciaire compétent (lieu du domicile du débiteur). Les frais de greffe sont de 33,47 € en 2026.
Combien de temps peut durer la procédure de recouvrement ?
Relance amiable : 2 à 4 semaines. Mise en demeure : 1 à 3 semaines. Injonction de payer : 2 à 4 mois. Signification et exécution : 1 à 2 mois supplémentaires. Total : 4 à 9 mois pour un recouvrement judiciaire complet. Si le client paye rapidement après la mise en demeure (ce qui arrive dans 40 % des cas selon les statistiques du recouvrement), vous récupérez votre argent en moins de 2 mois.
Une société de recouvrement est-elle une option pour le menuisier ?
Les sociétés de recouvrement (Euler Hermes, Intrum, Atradius...) prennent en charge le recouvrement en échange d'un pourcentage de la créance récupérée (15 à 30 %). Pour les créances inférieures à 5 000 €, le coût est souvent rédhibitoire. Pour les créances de 10 000 € et plus avec un client clairement solvable, c'est une option si vous ne voulez pas gérer la procédure vous-même.
Le client refuse de signer le PV de réception : que faire ?
Envoyez une LRAR au client pour l'inviter à réceptionner les travaux dans un délai de 8 jours. Mentionnez que passé ce délai, les travaux seront considérés comme réceptionnés tacitement. Prenez des photos datées et horodatées des travaux terminés. Cette démarche crée une présomption de réception. En menuiserie comme dans tous les corps de métier du bâtiment, le client ne peut pas bloquer indéfiniment le paiement en refusant de signer la réception.
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